La démarche de l’exposition

Venez, nous irons dans les champs, sous les buissons de genévriers ; nous mangerons du miel dans les ruches, nous ferons des pièges à sauterelles avec des tiges d’asphodèle. 

Pierre Louÿs , Les Chansons de Bilitis 

Démiurge d’un monde imaginaire en perpétuelle formation et éclosion, Hélène Loussier nous dévoile la fécondité de son inconscient dans les compositions peintes et sculptées présentées à l’exposition du musée de la Faïence et de la Céramique de Malicorne. Exposition rétrospective d’une carrière commencée avec la peinture et poursuivie avec un œuvre sculpté, « L’esprit vagabond » fait la part belle aux mondes oniriques de l’artiste. Si la référence faunesque ou humaine est tangible dans chacune des créations en terre, Hélène Loussier brouille le réel en les pourvoyant d’excroissances fleuries ou d’éléments hypertrophiés (Ménine, La Danseuse, Mademoiselle Mauve…) Ces « anim-êtres » hybrides participent d’un bestiaire vivace et foisonnant qui invite le regardeur à sombrer dans une rêverie chimérique. Esprits de la nature, êtres-fleurs, chien visière, teckel jaune, lapin acrobate, gazelle fleur, bestioles, bébés soleils, petit bouquet, dragons ailés ou dragons choux, toutes les pirouettes créatrices sont permises. En tentant de récréer un monde édénique peuplé de ces créatures, Hélène Loussier tente de revenir vers l’harmonie perdue d’un âge d’or idyllique. Dans un monde où l’humain a disparu, le plaisir est grand de faire appel aux mythes antiques et universels. Dans L’Éclaboussure, peinture de format carré, l’artiste nous propose une réinterprétation du mythe d’Icare, cet intrépide et insolent humain qui crut pouvoir voler mais qui se brula les ailes. Ici, Icare vole avec son père Dédale grâce aux ailes que celui-ci a créées ; point de soleil mais une mer écumeuse peuplée de gros poissons. La menace est sourde. Au loin, une maison-phare sur le toit de laquelle un chien bouledogue guette l’horizon. L’apprentissage humain se fait dans l’acceptation de son échec et le recommencement. Dragons ailés, figurines chaussées de bottes, fleurs aux pétales volumineux peuplent les peintures et céramiques. D’un médium à l’autre, nous retrouvons les mêmes personnages. 

Une autre peinture, Le Papillon jaune, convoque La Dame à l’hermine de Leonard de Vinci mais Hélène Loussier remplace l’hermine (symbole de pureté et d’innocence pour sa fourrure immaculée) par un bouledogue français noir, réminiscence de Vlad, chien de l’artiste aujourd’hui disparu. L’on trouve un Chien Botté similaire à la Piscine de Roubaix, actuellement exposé. Ce petit chien n’est jamais loin, fidèle compagnon paré de vertus protectrices, il siège aux côtés d’Oignon Fleuri, Petit Bonnet, Gros Poussin, Poulette Flocon ou encore Meilleur Ami. L’on pense aux contes médiévaux qui remplaçaient les protagonistes d’une histoire par les animaux dont Le Roman de Renart (XIIe siècle) est à ce titre l’exemple le plus flagrant. Dans l’univers plastique d’Hélène Loussier, l’on serait tenté d’attribuer à certains de ses « anim-êtres » des vertus ou des a priori en lien direct avec l’inconscient collectif de notre société. Ainsi la créature à la typologie canine serait considérée comme fidèle et gardienne de son maître. Sourire du chien, céramique vernissée, reprend la morphologie trapue et basse sur pattes du bouledogue avec une queue-fleur et une tête-oreilles de lapin et mâchoire aiguisée. Pour qui connaît les chiens-lions Fo disposés à l’entrée des bâtiments impériaux de l’empire chinois y voit la symbolique du gardien. Hélène Loussier est loin de vouloir donner une explication et argumentation à chacune de ses pièces, l’artiste se dévoile à travers elles et demande au regardeur d’y voir ce qu’il peut y trouver. Pour paraphraser Marcel Duchamp, « c’est le regardeur qui fait l’œuvre. » 

Les céramiques (grès, faïence) d’Hélène Loussier sont souvent émaillées de couleurs claires et gaies. Certaines sont rehaussées d’or donnant un aspect précieux et rappelle que selon la croyance extrême-orientale, l’or naît de la terre. L’ancrage à la terre, au monde visible et réel du travail de l’artiste se vérifie par les pieds solidement ancrés dans la terre de ses créatures bipèdes (Oignon Fleuri, Bonbon Bleu, Gros Poussin, Petit Bonnet…). Même d’autres figures anthropomorphes aux attributs délicats (robe rose virevoltante de La Danseuse et bleue au col Claudine pour Mademoiselle Mauve) sont représentées avec des pieds massifs voire gauches. Aube, maison sur pilotis au toit ouvert et éclaté renferme un mystère indécelable, inconnu, que l’on ne peut percer car tout est « à l’intérieur » de ce monde clos et ce, malgré l’échelle qui mène à l’entrée de ce naos. Au contraire, les Théâtres, véritables compositions virtuoses de céramique défiant la gravité, réunissent sur une même scène divers personnages, Black Crapote, Esprit-fleur, arbre-fleur, escalier menant au ciel parsemé de nuages d’or… 

L’aspect démiurgique tout autant que tellurique du travail d’Hélène Loussier la situe dans l’héritage direct des grands créateurs-artisans, connaisseurs d’un savoir-faire et porteurs d’une conception universelle et humaniste de l’œuvre d’art. Il était une fois… 

Clotilde Scordia